Jean Liedloff et le concept du continuum (2)

Yequana face painting Jean

Jean Liedloff (1926 – 2011) est Le concept du continuum, à la recherche du bonheur perdu (The Continuum Concept, In Search of Happiness Lost), un ouvrage publié en France par les éditions Ambre, et une véritable révélation pour de nombreux parents dans le monde.

Le concept du continuum couverture

Comme promis la semaine dernière, voici un premier extrait de l’interview que j’ai pu réaliser d’elle en 2008.

Parmi vos lecteurs, certains sont enthousiastes mais pensent néanmoins que le concept du continuum ne peut être transposé de la jungle à notre environnement urbain. Que leur répondriez-vous ?

Jean Liedloff : Il ne s’agit pas de jungle ou de ville, mais de personnes : de bébés et de leurs mères. Qu’est-ce qui empêcherait de porter un bébé contre soi, dans une grande ville ? Dans la jungle comme à la ville, le bébé et la mère ont les mêmes besoins. La nuit, ils dorment tous dans un lit, n’est-ce pas ? Alors ils peuvent dormir ensemble. Les femmes Yekwanas marchent dans la jungle, confiantes à l’idée que leurs bambins les suivent. Bien sûr, il faut faire attention en ville. Mais on peut aussi se promener dans un parc, de temps en temps, et laisser son enfant suivre. Il faut simplement faire preuve de discernement. Oui, les petits ont besoin d’apprendre à se méfier des voitures et à rester sur le trottoir au lieu de courir sur la route. C’est comme pour les prises électriques, il faut bien les protéger parce que ce n’est pas évident, ce n’est pas une question d’intelligence normale : on ne peut pas savoir ce qui va se passer si on y introduit quelque chose.

« Il faut juste un peu d’imagination et de créativité, et on apprend à vaquer à ses occupations avec un petit contre soi. »

En revanche, on peut observer un feu, par exemple, et le sentir en s’approchant. Même un bébé chat ou chien ne se brûlera pas, alors pourquoi ne ferait-on pas confiance à nos enfants ? Il faut simplement faire attention à ce qui est totalement mystérieux. Par exemple, lorsque l’on cuisine, l’enfant ne peut pas voir ce qui se passe, aussi il risque d’avoir envie d’attraper la poignée de la casserole si elle dépasse. C’est donc de notre responsabilité de ne pas le laisser y toucher. Mais on peut cuisiner avec l’enfant dans un bras, en plaçant son corps entre celui de l’enfant et la plaque de cuisson. Il faut juste un peu d’imagination et de créativité, et on apprend à vaquer à ses occupations avec un petit contre soi. On le sent quand il est nécessaire de le protéger.

Comment réagir face à l’entourage qui n’adhère pas au « concept du continuum » ?

Jean Liedloff : Ce qui arrive souvent, c’est que les personnes qui découvrent le concept du continuum le reconnaissent dans leur cœur, dans leurs tripes. Ils savent que c’est ce qu’ils doivent faire. Ça n’a pas d’importance qu’une certaine Jean en ait parlé, ils sentent que dormir avec un bébé est une bonne chose. Si d’autres n’approuvent pas, c’est leur problème à eux, pas aux parents. Mais j’ai eu très souvent des échos comme quoi, en grandissant, les bambins se montraient tellement plus heureux et plus sociables que la moyenne, que l’entourage voulait savoir ce que les parents avaient fait, pour pouvoir les imiter ! Une lectrice de Hawaï, par exemple, avait intrigué tout le monde à porter son bébé partout et tout le temps. Mais quand ils ont vu comment il grandissait, ils ont fini par lui réclamer des cours et désormais elle enseigne sa manière d’éduquer les enfants ! Bien souvent aussi, ces enfants obéissent bien davantage à leurs parents. En fait, cela marche, non pas parce que j’ai écrit une grande théorie, mais parce que c’est dans la nature de notre espèce ; l’homo sapiens est prévu pour grandir ainsi. Et c’est pour cela que tant de personnes reconnaissent le concept du continuum comme la manière juste de faire.

Je n’ai jamais pris d’agent pour faire la promotion de mon livre et, pourtant, je reçois des appels et des emails du monde entier : on me demande des traductions dans telle et telle langue de mon livre. La dernière demande en date venait d’Ukraine, où ils jugeaient la version russe insuffisante pour diffuser le concept dans leur pays. La traduction hongroise vient de sortir ; je crois qu’il y a aujourd’hui 39 traductions différentes. On a vendu des centaines de milliers de livres. L’éditeur allemand m’a contactée récemment pour me dire qu’ils en étaient à 500 000 exemplaires rien que dans cette langue ! Les gens lisent le livre et en parlent entre eux, et petit à petit, le concept du continuum se transmet. Ils reconnaissent le message et veulent que chacun puisse le lire. Ce sont les lecteurs qui me réclament les traductions, souvent avec un degré d’urgence, parce que cela leur parle. Quelque chose en eux sent que ce qu’ils font ou ont connu n’est pas juste, que cela ne correspond pas à leur nature et les met mal à l’aise. Le concept du continuum se diffuse donc par reconnaissance, pas par la persuasion.

« Ce n’est pas une mode qui ne fera que passer. Dans la jungle, cela fait environ 30 000 ans que les Yekwanas vivent ainsi.« 

Mais c’est vrai que les Français sont connus pour toujours vouloir savoir mieux que les autres ! Cela ne nous empêche pas de vouloir qu’ils soient heureux… Cela explique par contre qu’ils aient du mal à accepter quand quelqu’un sort de la norme. On lui dit alors que ce n’est pas comme cela qu’il faut faire ou bien qu’il doit être une sorte de hippie pour faire de tels choix. Il n’est pas nécessaire d’être un hippie pour comprendre que ce concept est bon, il suffit d’être humain ! Ce n’est pas une mode qui ne fera que passer. Dans la jungle, cela fait environ 30 000 ans que les Yekwanas vivent ainsi. Leur société et leurs us et coutumes sont plus bien plus stables que les nôtres. Ceux que nous appelons les sauvages sont bien plus stables que les Européens qui sont habitués à un changement perpétuel et rapide. Imaginez qu’un candidat à une élection prenne pour slogan « Votez pour moi et rien ne changera ! ». Personne ne voterait pour lui. Dans la jungle, ils ne tiennent bien sûr pas d’élection, mais si c’était le cas, ce serait le meilleur slogan. Personne ne voterait pour quelqu’un qui promettrait d’améliorer les choses, d’apporter le progrès. Là-bas, ils aiment les choses telles qu’elles sont, parce que cela fonctionne bien.

Les Français sont aussi névrotiques que nous, les Américains ! Nous sommes victimes d’une aliénation que j’ai l’habitude de décrire comme « normale », car elle concerne à peu près l’intégralité du monde civilisé. Tout n’est pas à jeter dans l’époque actuelle, mais il faut différencier progrès et évolution. Il ne faut pas apporter de changements qui vont à l’encontre de notre nature. Dans notre culture, si l’on veut avoir l’air prospère, par exemple, on prévoit une chambre pour chacun de nos enfants. En fait, lorsqu’il y a des disputes dans la fratrie, je conseille aux parents non seulement de réunir les enfants dans une même chambre, mais également dans un même lit. Ils continueront peut-être à se disputer un jour ou deux, le temps de s’y habituer, mais il est impressionnant de voir comme des enfants qui dorment ensemble s’entendent bien. Partager le sommeil, c’est créer du lien, quelque soit l’âge. Un bambin finira toujours par vouloir quitter le lit de ses parents, souvent vers deux ans, s’il a toujours pu dormir avec eux. Mais il ne faut pas le pousser hors de ce lit, il faut attendre qu’il soit prêt. Plus l’enfant se sentira le bienvenu avec ses parents et plus tôt il prendra son indépendance.

A suivre…

(Photo transmise par Jean Liedloff)

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